La parole, entre expression et représentation
La parole occupe une place essentielle dans l’existence humaine : condition de possibilité de toute communication entre les êtres humains, elle permet aussi de se définir et de donner une forme à ce que nous vivons. Parler, est-ce simplement transmettre une information, ou la parole transforme-t-elle celui qui parle et ce dont il parle ? Lorsque nous cherchons à dire qui nous sommes, nous découvrons que les mots ne sont jamais de simples instruments : ils donnent une forme à notre expérience, rendent nos pensées partageables et construisent une certaine représentation de nous-mêmes et du réel.
Cette séquence explore ainsi la double fonction de la parole : elle est à la fois expression et représentation. Elle permet à l’être humain de se dire, mais aussi de nommer le monde, de l’interpréter et de lui donner une signification. Dès l’Antiquité, les philosophes grecs interrogent le pouvoir du logos et la possibilité, par le langage, d’accéder à la vérité, de distinguer le juste de l’injuste et de conduire sa vie. La parole engage ainsi des enjeux à la fois métaphysiques et moraux : elle touche à notre manière de connaître ce qui est, mais aussi à notre manière d’agir avec les autres.
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I. Le seuil de l’humain
Pour Georges Gusdorf, la parole marque le seuil de l’humain : en parlant, l’être humain ne se contente pas de produire des sons, il fait exister une expérience dans un monde partagé de significations. Cette possibilité relève du langage, capacité qui ouvre à la pensée, à la communication et à la représentation. Mais cette puissance ne devient concrète qu’à travers une langue, forme historique et collective qui transmet à chacun les moyens de nommer et de comprendre. C’est dans la parole, enfin, que cette possibilité devient acte singulier : en prenant la parole, l’être humain se manifeste, s’adresse à autrui et transforme son expérience en réalité exprimée et partageable.
II. Communication animale et langage humain
Dans le chapitre « Communication animale et langage humain » de ses Problèmes de linguistique générale, Émile Benveniste délimite la spécificité du langage humain en le confrontant au système de communication des abeilles mis en évidence par Karl von Frisch. La communication humaine ne se réduit pas à un simple « code de signaux » unilatéral, indécomposable et rivé à une situation concrète immédiate. La parole s’y affirme au contraire comme une authentique représentation symbolique, capable de procurer un substitut de l’expérience transmissible à l’infini grâce à la voix, à la réciprocité du dialogue et à la combinatoire articulée des unités linguistiques
III | Style et langue
Dans Mille Plateaux (1980), Gilles Deleuze et Félix Guattari repensent en profondeur la nature et le rôle de la langue en s’opposant à la vision linguistique traditionnelle d’un système fixe et homogène. Cet texte propose un déplacement majeur : la langue n’est pas seulement un instrument de représentation ordonné par des constantes et des normes, mais une matière vivante vouée à l’expression intensive et à la déstabilisation par le style.
IV | La parole comme création de sens
Dans l’extrait de la Phénoménologie de la perception (1945) intitulé « Le corps comme expression et la parole », Maurice Merleau-Ponty montre que la parole n’est pas le simple instrument d’une pensée préexistante, mais l’acte même par lequel le corps propre devient l’intention qu’il signifie et crée véritablement le sens. Il accorde une primauté fondatrice à l’expression vive sur la simple représentation, à travers la distinction entre la parole parlante et la parole parlée. Là où la représentation s’appuie sur la « parole parlée », qui use des formes instituées et des significations sédimentées comme d’une fortune acquise, l’expression authentique relève de la « parole parlante », celle où l’intention significative est « à l’état naissant ». La parole y apparaît comme « l’excès de notre existence sur l’être naturel », un élan créateur par lequel le sens informulé accède pour la première fois à l’existence avant de se fixer dans la culture et la langue.