Penser par soi-même

La pensée philosophique implique une série d’opérations intellectuelles : définir les concepts, soulever des problèmes, avancer des arguments et illustrer la réflexion. Ces gestes structurent l’apprentissage du philosopher et en démontrent la richesse et la rigueur.

Introduction | Sapere aude

Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Kant définit l’acte de penser par soi-même comme le fait d’oser se servir de son propre entendement. La philosophie n’est pas un savoir qu’on transmet, mais un exercice d’autonomie intellectuelle. L’émancipation de l’esprit consiste à sortir de la « minorité », c’est-à-dire de la dépendance à une autorité extérieure, en ayant le courage de penser par soi-même malgré la paresse ou la peur qui freinent cet effort. Kant souligne ainsi que la liberté de juger et la responsabilité personnelle sont au cœur de l’usage critique de la raison.

Penser par soi-même revient à exercer son esprit critique en dépassant les habitudes, les préjugés et la soumission aux autorités. Une des habitudes que le lycéen va devoir perdre en cours de philosophie est celle d’apprendre de manière passive, comme il l’a peut-être fait pendant les années de sa carrière scolaire, livré aux leçons de ses enseignants et aux lectures des manuels. Dès son premier cours de philosophie en terminale, «il pense donc qu’il apprendra la philosophie ; mais c’est impossible, car il doit maintenant apprendre à philosopher » [I. Kant, Annonce du programme des leçons de M. E. Kant durant le semestre d’hiver  (1765-1766)]. L’enjeu du cours de philosophie n’est pas de transmettre des doctrines toutes faites, mais de former l’esprit à juger et raisonner par lui-même.

Les quatre processus de la pensée philosophique

Cela signifie que celui qui veut penser philosophiquement doit apprendre à mobiliser sa raison de façon autonome et critique. Cette démarche s’incarne dans trois gestes fondamentaux. Conceptualiser, c’est clarifier les notions et construire des outils précis pour éviter la confusion des idées. Problématiser, c’est interroger ce qui paraît aller de soi, transformer une affirmation en question pour ouvrir le champ de la réflexion. Argumenter, c’est avancer des raisons solides et organisées pour justifier une position rationnelle. À ces trois gestes, on peut ajouter un quatrième, tout aussi essentiel : illustrer, c’est-à-dire donner des exemples, convoquer des situations concrètes, des œuvres ou des expériences, afin de rendre la pensée plus vivante, compréhensible et incarnée. Ces gestes traduisent l’idéal kantien d’un apprentissage où l’élève ne reçoit pas des vérités toutes faites, mais s’exerce à penser par lui-même.

Conceptualiser

Conceptualiser c’est clarifier la signification d’un terme afin d’en interroger les sens multiples. Par exemple, si l’on prend la notion de nature, on peut l’entendre de plusieurs façons : la nature comme l’ensemble des êtres vivants et non vivants, la nature comme l’ensemble des lois physiques qui gouvernent le monde (la gravitation, les forces de la matière), ou encore la nature d’un être, qui désigne ce qui appartient essentiellement à quelque chose. Clarifier ces sens différents permet de poser une question de manière rigoureuse et d’éviter les contresens.

Problématiser

Problématiser, c’est mettre en évidence une difficulté, une contradiction ou une tension liée à un concept. Cela revient à transformer une idée évidente en une question qui mérite d’être examinée. Par exemple, à propos de la nature, on peut se demander : faut-il la considérer comme un ordre à respecter, ou bien avons-nous le droit de la transformer par la technique et le travail ? Cette interrogation révèle une opposition : d’un côté, la valorisation morale de la nature comme quelque chose d’intouchable ; de l’autre, la légitimité des interventions humaines pour améliorer leur condition. Cette alternative entre deux positions contraires constitue le point de départ à partir duquel on construit et développe un véritable problème philosophique.

Argumenter

Argumenter, c’est construire un raisonnement organisé pour défendre une thèse de manière convaincante. Par exemple, si l’on soutient qu’il faut respecter la nature, on peut avancer que toute intervention excessive dérègle les équilibres naturels et finit par menacer l’humanité elle-même. Mais on peut aussi défendre la thèse inverse : transformer la nature est précisément ce qui rend possible le progrès scientifique et social. Argumenter, c’est donc non seulement justifier sa position, mais aussi reconnaître les objections possibles pour y répondre.

Illustrer

Illustrer, c’est fournir un exemple concret qui éclaire une idée abstraite. L’usage d’exemples permet de rendre les concepts plus compréhensibles et de montrer la portée réelle des arguments en philosophie. Pour illustrer la réflexion sur la nature, la gestion des parcs naturels permet de montrer concrètement le respect de la nature, tandis que l’urbanisation et l’industrialisation témoignent de l’intervention humaine.

Pour conclure | Ce qu’il faut retenir

Les quatre gestes de la pensée philosophique forment un tout indissociable, ils opèrent en synergie, une interaction constante. Penser de manière philosophique, ce n’est pas appliquer mécaniquement des étapes, mais faire interagir ces gestes de manière vivante afin de construire une réflexion rigoureuse.

Ressources en ligne

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